Armand Hatchuel,

Les savoirs de l’intervention en entreprise

L’intervention dans les entreprises de chercheurs issus des sciences économiques et sociales connaît un développement croissant. Mais sur quels savoirs s’appuient ces interventions? Comment les chercheurs voient-ils l’évolution des organisations? Comment en déduisent-il les principes de leur démarche? Au delà d’un compte rendu d’expériences, cet article expose les éléments d’une théorie de l’intervention conçue comme une démarche de connaissance. Un réexamen des héritages taylorien et weberien permet d’abord de montrer la complémentarité cachée de ces deux approches. On comprend alors les liens de conditionnement mutuel qui existent entre la dynamique des savoirs et la transformation des acteurs ou celle de leurs relations dans une entreprise. Or ce sont ces liens qui servent d’appui à une démarche d’intervention, et qu’elle tente d’enrichir. Ce sont encore ces liens que la recherche historique sur les entreprises retrouve comme un déterminant de leur capacité de renouvellement. Il y a ainsi une vision qui convient autant à celui qui interprète l’histoire des organisations qu’à celui qui tente d’y agir. Cette vision permet de poser les principes de «rationalité accrue», d’«inachèvement», de «scientificité» et d’«isonomie» qui, avec d’autres, peuvent guider une démarche de connaissance et délimiter l’autonomie du chercheur dans l’entreprise. Elle montre aussi la nécessité de dépasser les approches socio-techniques et stratégiques de la vie des organisations. Enfin, cette théorie de l’intervention peut être une contribution aux philosophies de l’action contemporaines pour la place qu’elle accorde au concept de «mythe rationnel» comme attribut paradoxal des grands outils manageriaux.

The intervention in business enterprises of researchers with a background in economics or the social sciences is increasing. But on what type of knowledge are these interventions based? How do scientists view the evolution of organizations? How do they infer the principles of their operation? In addition to a summary of actual experiences, this article presents the elements of a theory of the intervention viewed as a learning process. A re-evaluation of the legacies of Taylor and Weber reveals the hidden complementarity of these two approaches. One then understands the ties of mutual conditioning which exist between the dynamics of knowledge and the transformation of the actors within an enterprise or that of their relationships. For it is these ties which serve as a basis to the process of an intervention and which the intervention aims to enrich. Furthermore, it is these ties which business history research finds to be a determinant of organizations’ capacity for renewal. There is thus a vision which is equally suitable to those who aim to interpret the history of organizations as well as to those who aim to act within the organization. This viewpoint opens the way to the proposal of the principles of « increased rationality, » of « incompletion, » of « scientificness » and of « isonomy » which, along with others, can guide a learning process and can bound the autonomy of the researcher in the enterprise. It also shows the necessity of going beyond socio-technical and strategic approaches to the life of the organization. Finally, this theory of intervention can contribute to contemporary philosophies of action because of its inclusion of the concept of the « rational myth » as a paradoxical attribute of the principal tools of management.

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